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Full Online Book HomeNonfictionsLa Legende Des Siecles - La Trompette Du Jugement
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La Legende Des Siecles - La Trompette Du Jugement Post by :christibelle Category :Nonfictions Author :Victor Hugo Date :May 2012 Read :1455

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La Legende Des Siecles - La Trompette Du Jugement

Je vis dans la nuee un clairon monstrueux.

Et ce clairon semblait, au seuil profond des cieux,
Calme, attendre le souffle immense de l'archange.

Ce qui jamais ne meurt, ce qui jamais ne change,
L'entourait. A travers un frisson, on sentait
Que ce buccin fatal, qui reve et qui se tait,
Quelque part, dans l'endroit ou l'on cree, ou l'on seme,
Avait ete forge par quelqu'un de supreme
Avec de l'equite condensee en airain.
Il etait la, lugubre, effroyable, serein.
Il gisait sur la brume insondable qui tremble,
Hors du monde, au dela de tout ce qui ressemble
A la forme de quoi que ce soit.

Il vivait.

Il semblait un reveil songeant pres d'un chevet.

Oh! quelle nuit! la, rien n'a de contour ni d'age;
Et le nuage est spectre, et le spectre est nuage.
Et c'etait le clairon de l'abime.

Une voix
Un jour en sortira qu'on entendra sept fois.
En attendant, glace, mais ecoutant, il pense;
Couvant le chatiment, couvant la recompense;
Et toute l'epouvante eparse au ciel est soeur
De cet impenetrable et morne avertisseur.

Je le considerais dans les vapeurs funebres
Comme on verrait se taire un coq dans les tenebres.
Pas un murmure autour du clairon souverain.
Et la terre sentait le froid de son airain,
Quoique, la, d'aucun monde on ne vit les frontieres.

Et l'immobilite de tous les cimetieres,
Et le sommeil de tous les tombeaux, et la paix
De tous les morts couches dans la fosse, etaient faits
Du silence inoui qu'il avait dans la bouche;
Ce lourd silence etait pour l'affreux mort farouche
L'impossibilite de faire faire un pli
Au suaire cousu sur son front par l'oubli.
Ce silence tenait en suspens l'anatheme.
On comprenait que tant que ce clairon supreme
Se tairait, le sepulcre, obscur, roidi, beant,
Garderait l'attitude horrible du neant,
Que la momie aurait toujours sa bandelette,
Que l'homme irait tombant du cadavre au squelette,
Et que ce fier banquet radieux, ce festin
Que les vivants gloutons appellent le destin,
Toute la joie errante en tourbillons de fetes,
Toutes les passions de la chair satisfaites,
Gloire, orgueil, les heros ivres, les tyrans souls,
Continueraient d'avoir pour but, et pour dessous,
La pourriture, orgie offerte aux vers convives;
Mais qu'a l'heure ou soudain, dans l'espace sans rives,
Cette trompette vaste et sombre sonnerait,
On verrait, comme un tas d'oiseaux d'une foret,
Toutes les ames, cygne, aigle, eperviers, colombes,
Fremissantes, sortir du tremblement des tombes,
Et tous les spectres faire un bruit de grandes eaux,
Et se dresser, et prendre a la hate leurs os,
Tandis qu'au fond, au fond du gouffre, au fond du reve
Blanchissant l'absolu, comme un jour qui se leve,
Le front mysterieux du juge apparaitrait.


Ce clairon avait l'air de savoir le secret.

On sentait que le rale enorme de ce cuivre
Serait tel qu'il ferait bondir, vibrer, revivre
L'ombre, le plomb, le marbre, et qu'a ce fatal glas
Toutes les surdites voleraient en eclats;
Que l'oubli sombre avec sa perte de memoire
Se leverait au son de la trompette noire;
Que dans cette clameur etrange, en meme temps
Qu'on entendrait fremir tous les cieux palpitants,
On entendrait crier toutes les consciences;
Que le sceptique au fond de ses insouciances,
Que le voluptueux, l'athee et le douteur,
Et le maitre tombe de toute sa hauteur,
Sentiraient ce fracas traverser leurs vertebres;
Que ce dechirement celeste des tenebres
Ferait dresser quiconque est soumis a l'arret;
Que qui n'entendit pas le remords, l'entendrait;
Et qu'il reveillerait, comme un choc a la porte,
L'oreille la plus dure et l'ame la plus morte,
Meme ceux qui, livres au rire, aux vains, combats,
Aux vils plaisirs, n'ont point tenu compte ici-bas
Des avertissements de l'ombre et du mystere,
Meme ceux que n'a point reveilles sur la terre
Le tonnerre, ce coup de cloche de la nuit!

Oh! dans l'esprit de l'homme ou tout vacille et fuit,
Ou le verbe n'a pas un mot qui ne begaie,
Ou l'aurore apparait, helas! comme une plaie,
Dans cet esprit, tremblant des qu'il ose augurer,
Oh! comment concevoir, comment se figurer
Cette vibration communiquee aux tombes,
Cette sommation aux blemes catacombes
Du ciel ouvrant sa porte et du gouffre ayant faim,
Le prodigieux bruit de Dieu disant: Enfin!

Oui, c'est vrai,--c'est du moins jusque-la que l'oeil plonge,--
C'est l'avenir,--du moins tel qu'on le voit en songe;--
Quand le monde atteindra son but, quand les instants,
Les jours, les mois, les ans, auront rempli le temps,
Quand tombera du ciel l'heure immense et nocturne,
Cette goutte qui doit faire deborder l'urne,
Alors, dans le silence horrible, un rayon blanc,
Long, pale, glissera, formidable et tremblant,
Sur ces haltes de nuit qu'on nomme cimetieres;
Les tentes fremiront, quoiqu'elles soient des pierres,
Dans tous ces sombres camps endormis; et, sortant
Tout a coup de la brume ou l'univers l'attend,
Ce clairon, au-dessus des etres et des choses,
Au-dessus des forfaits et des apotheoses,
Des ombres et des os, des esprits et des corps,
Sonnera la diane effrayante des morts.

O lever en sursaut des larves pele-mele!
Oh! la Nuit reveillant la Mort, sa soeur jumelle!

Pensif, je regardais l'incorruptible airain.

Les volontes sans loi, les passions sans frein,
Toutes les actions de tous les etres, haines,
Amours, vertus, fureurs, hymnes, cris, plaisirs, peines,
Avaient laisse, dans l'ombre ou rien ne remuait,
Leur pale empreinte autour de ce bronze muet;
Une obscure Babel y tordait sa spirale.

Sa dimension vague, ineffable, spectrale,
Sortant de l'eternel, entrait dans l'absolu.
Pour pouvoir mesurer ce tube, il eut fallu
Prendre la toise au fond du reve, et la coudee
Dans la profondeur trouble et sombre de l'idee;
Un de ses bouts touchait le bien, l'autre le mal;
Et sa longueur allait de l'homme a l'animal,
Quoiqu'on ne vit point la d'animal et point d'homme;
Couche sur terre, il eut joint Eden a Sodome.

Son embouchure, gouffre ou plongeait mon regard,
Cercle de l'inconnu tenebreux et hagard,
Pleine de cette horreur que le mystere exhale,
M'apparaissait ainsi qu'une offre colossale
D'entrer dans l'ombre ou Dieu meme est evanoui.
Cette gueule, avec l'air d'un redoutable ennui,
Morne, s'elargissait sur l'homme et la nature,
Et cette epouvantable et muette ouverture
Semblait le baillement noir de l'eternite.

Au fond de l'immanent et de l'illimite,
Parfois, dans les lointains sans nom de l'Invisible,
Quelque chose tremblait de vaguement terrible,
Et brillait et passait, inexprimable eclair.
Toutes les profondeurs des mondes avait l'air
De mediter, dans l'ombre ou l'ombre se repete,
L'heure ou l'on entendrait de cette apre trompette
Un appel aussi long que l'infini jaillir.
L'immuable semblait d'avance en tressaillir.

Des porches de l'abime, antres hideux, cavernes
Que nous nommons enfers, puits, gehennams, avernes,
Bouches d'obscurite qui ne prononcent rien;
Du vide ou ne flottait nul souffle aerien;
Du silence ou l'haleine osait a peine eclore,
Ceci se degageait pour l'ame: Pas encore.

Par instants, dans ce lieu triste comme le soir,
Comme on entend le bruit de quelqu'un qui vient voir,
On entendait le pas boiteux de la justice;
Puis cela s'effacait. Des vermines, le vice,
Le crime, s'approchaient; et, fourmillement noir,
Fuyaient. Le clairon sombre ouvrait son entonnoir.
Un groupe d'ouragans dormait dans ce cratere,
Comme cet organum des gouffres doit se taire
Jusqu'au jour monstrueux ou nous ecarterons
Les clous de notre biere au-dessus de nos fronts,
Nul bras ne le touchait dans l'invisible sphere;
Chaque race avait fait sa couche de poussiere
Dans l'orbe sepulcral de son evasement;
Sur cette poudre l'oeil lisait confusement
Ce mot: RIEZ, ecrit par le doigt d'Epicure;
Et l'on voyait, au fond de la rondeur obscure,
La toile d'araignee horrible de Satan.

Des astres qui passaient murmuraient: 'Souviens-t'en!
Prie!' et la nuit portait cette parole a l'ombre.

Et je ne sentais plus ni le temps ni le nombre.

Une sinistre main sortait de l'infini.
Vers la trompette, effroi de tout crime impuni,
Qui doit faire a la mort un jour lever la tete,
Elle pendait enorme, ouverte, et comme prete
A saisir ce clairon qui se tait dans la nuit,
Et qu'emplit le sommeil formidable du bruit.
La main, dans la nuee et hors de l'Invisible,
S'allongeait A quel etre etait-elle? Impossible
De le dire, en ce morne et brumeux firmament.
L'oeil dans l'obscurite ne voyait clairement
Que les cinq doigts beants de cette main terrible;
Tant l'etre, quel qu'il fut, debout dans l'ombre horrible,
--Sans doute, quelque archange ou quelque seraphin
Immobile, attendant le signe de la fin,--
Plongeait profondement, sous les tenebreux voiles,
Du pied dans les enfers, du front dans les etoiles!

 

FIN

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